Ce texte a été initialement écrit quelques jours avant le second tour des présidentielles.
J'ai choisi deux cas très différents, des deux principaux partis politique en place (PS et UMP), dont leur histoire conjugue à la fois une vie politique riche, un parcours en dehors du parti auquel ils sont traditionnellement, et surtout des affaires qui mettent en lumière le mécanisme de décisions et de coercition des partis.
Car la coercition, lorsqu'elle s'exerce, permet de constater et parfois comprendre les mécanismes réels et le système dans sa diversité de rouage. La seule grille des événements ne suffit pourtant pas : trop de biais, des opportunités manquées ou des hasards qui voilent une certaine réalité. Il faut conjuguer le fait immédiat au fait juridique, c'est-à-dire le fonctionnement de l'institution « parti politique » avec les personnes qui le composent, l'image et les statuts du parti avec ceux qui le gèrent ou l'animent.
J'aurai pu choisir d'autres personnes – dont George Frêche, qui remplit tous les critères de l’absence de frontière entre institutionnalité et personnalité, ou Ségolène Royal – mais dont je me réserve leur utilisation dans un autre article, dédié aux relations entre politiques et institutions publiques.
Strauss-Kahn Dominique, simple militant socialiste
L'« affaire DSK » embarrasse de nouveau le PS, suite à la soirée organisée par Julien Dray et ses proche, dans un restaurant ancien sex-shop où DSK y a été vu. Toute la crème du PS s'y trouvait, à commencer par la direction de campagne de leur candidat François Hollande. La réaction sur place de certains hauts responsables du PS a été de partir ou repartir, d'autres de rester.
On reproche à DSK de mener une bataille parallèle à la présidentielle, pour son propre compte, venant perturber la stratégie du « candidat normal ». Car François Hollande et DSK semble n'avoir plus que cette idée en tête : être normal. Pour DSK la normalité passe par la dénonciation de ce qu'il a vécu comme quelque chose de commandité, de téléguider, et non d'assumer la responsabilité de ces actes. Chacun jugera en son âme et conscience, la justice n'ayant pas encore rendu de décision de condamnation à l’heure d’écriture de ces lignes.
L'affaire éclabousse non le PS, mais un des ces anciens hauts responsables. Même impossible pour le parti de ne pas se fixer, se positionner, en fonction de cette affaire. Il faut alors se poser trois questions pour distinguer les contours de ce problème « politique ».
DSK est-il un personnage public ? Certainement : chacun de ses déplacements « officiels » sont suivis et protestés de près. La question de la légitimité de la protestation et de l'importance de l'info et de son traitement dans l'actualité varie d'un média à l'autre.
DSK est-il un personnage public politique ? La question est plus délicate : proteste t-on contre l'ancien Ministre et Directeur du FMI ou contre la personne de DSK qui aurait commis un crime sexuel ou un délit d'utilisation de service de prostitution ? Une première réponse est apportée par l'impossibilité de séparer les deux. DSK est une personne ayant connu de grandes responsabilités dont les mérites de gestion, de décisions et de négociation ont été de nombreuses fois saluées.
Reste que les accusations qui subit sont à classer davantage dans la banalité d'un fait divers qu'un événement signifiant pour les politiques publiques.
J'y reviendrais.
DSK est-il un responsable politique ? C'est-à-dire a t-il, au-delà de sa simple personne dont le CV impose, une responsabilité formelle ? Non assurément : peu avant son arrestation, les médias décrivaient jour après jour ses moindres mouvements pour tenter de percer le signe d'une candidature aux primaires socialistes, qui devait arriver d'ici à quelques semaines. Mais tous étaient formels : son poste lui interdisait toute publicité de ses activités politiques formelles (les appels aux amis ne sont pas interdits...) et toute mandat dans un parti. D'après les différents commentateurs, une équipe autour de responsables d'Euro-RSCG (groupe Boloré), dont Stéphane Fouks le patron de l'agence, travaillait à affiner l'image de sauveur du monde du directeur du FMI ; et cette même agence s'occupait d'ailleurs de la communication du FMI à travers lui.
Sa « chute » ne lui a pas permis de retrouver de prise directe et formelle sur les affaires au sein du PS ou d'un autre parti. Pire : il a été honni par la quasi-totalité de ses amis, qui devaient conjuguer perte de leur leader (naturel) et gain de leur nouveau leader (choisi par les militants lors des primaires). Ce fut donc un jeu de chaises musicales pendant plusieurs semaines, durant l'été et la rentrée 2011, pour que l'ancien « courant » de DSK soit dissolu dans les autres. L’enjeu était d’éviter l’explosion du PS en cas ou non de défaite aux Présidentielles 2012 (en renforçant les courants existants).
Parenthèse personnelle : toujours sans mandat actuellement, l'ex-directeur du FMI se fait discret. A l'heure où j'écris ces lignes, si François Hollande est élu Président de la République dans les jours qui arrivent, un DSK discrédité sur le plan politique et personnel mais (presque unanimement) reconnu sur le plan technique des finances publiques pourrait servir F. Hollande. A quel poste, et comment ?
Probablement par une mission, sous la direction du Premier ministre, pour rassurer des marchés exaspérés par des personnels politiques dont ils ne partagent définitivement plus l'agenda et le tempo. Il faudra soit aller vite (les 100 jours de grâce du nouveau président élu se conjugue avec la période estivale), soit attendre plusieurs mois, voir une année, et une dégradation des marchés financiers et d'un relèvement du taux moyen des emprunts d'état français.
Le « simple militant socialiste » n'a donc pas d'incidence formelle sur le PS, bien qu'il est une incidence sur la campagne du candidat représentant le PS. Donc, de manière informelle et plus ou moins directe sur le PS, bouleversant la communication du parti et rendant plus flou l'image de normalité du candidat Hollande.
Christian Vanneste, de (presque) toutes les droites
Si DSK a été critiqué sur ses mœurs très libres (je n'utilise pas le mot viol tant qu'il n'y a pas de condamnation), Christian Vanneste a été critiqué sur sa moralité très traditionnaliste. Aux conséquences de ces deux affaires évidemment très différentes, car le député du nord n'a pas une influence mondiale. Mais il a une influence réelle sur les « digues » politiques relativement récentes qui entourent le Front National depuis le début des années 90 (n'oublions pas que, lors de son premier mandat parlementaire, le jeune Député Le Pen était fort apprécié par toute la classe politique !).
Ces digues empêchent, que l'on soit d'accord ou non avec celles-ci, tout accord entre la droite dite « républicaine » et la droite « nationaliste ».
C'est donc un Vanneste « levier » des parlementaires et élus de la « droite populaire », le courant le plus à droite de l'UMP, souvent proche des thèses populistes, qui sert de cavalier dans les médias. En allant plus loin sur les sujets sociétaux, dans une zone où la pauvreté grandit face à la désindustrialisation de masse, Christian Vanneste profite de la perte de repère idéologique d'une grande partie des électeurs pour radicaliser leurs positions, en radicalisant les siennes. L'histoire dira peut-être un jour si c'est par intérêt, par idéologie ou les deux.
A l'instar de DSK qui représente(ait) le courant de la social-démocratie au PS, Christian Vanneste est devenu pour Thierry Mariani et quelques autres, une image dénoncée par l'UMP dont ils sont encore rattachés, mais forte du mouvement auquel il appartient. Thierry Mariani, Ministre, est un des membres fondateurs du mouvement de la droite populaire, dont il assure la représentativité des 42 signataires-députés de la nation au Gouvernement.
D'autres lui disputent le poste du conservateur, tel Gérard Longuet, missionné par Nicolas Sarkozy dans sa conquête de l'électorat frontiste, qui s'est illustré ce matin dans le magasine pro-FN « Minute » et qui nie d'ailleurs l'existence des digues tout en rejetant le FN comme mouvement politique.
C'est dire si le jeu est complexe : d'un côté des élus plus « frondeurs », qui veulent radicaliser la droite vers le populisme (droite populaire), et de l'autre des émissaires de la frange conservatrice qui parlent aux nationalistes.
Entre les deux, les points communs sont vastes (homophobie et aversion à libéralisation des moeurs, place des nations en Europe, vision de supériorité de l'occident, rôle et limite de laïcité, etc.), mais une différence de taille peut leur être opposée : Christian Vanneste souhaite un décalage complet de la droite du FN, de manière permanente et pour gouverner ensemble ; quant le bloc conservateur souhaite une stratégie plus fine de coup par coup, pour récupérer l'électorat sans en récupérer les partis (FN et assimilés).
A Vanneste des ambitions locales d'une alliance nationale, à Longuet l'ambition nationale d'alliances locales.
Pour le premier, ses propos récurrent sur l'homosexualité lui ont valu plusieurs fois une mise publique au banc de la part de ses collègues UMP, puis une exclusion. Mais les versions diffèrent et c'est là l'enjeu de l'histoire : Jean-François Copé, Secrétaire général de l'UMP parle d'auto-exclusion, quand Christian Vanneste dit « attendre » l'exclusion de la part du bureau politique de l'UMP.
Si dans les faits il semble certain que la condamnation se fait attendre du parti, l'instance de discipline n'ayant vraisembablement pas rendu de verdict, politiquement Christian Vanneste n'est pas investi pour les législatives de juin prochain. Pire, il a un candidat investi du parti dont il est encore membre face à lui, député sortant.
UMP et PS : impossible de détacher le parti de ses cadres ?
Comme une entreprise, dont le dirigeant serait dans une procédure judiciaire, ou dont un des cadres auraient commis des agissements sociaux condamnés, même seulement médiatiquement, les partis politiques souffrent dans leur fonctionnement et leur communication de l'image négative de ces responsables.
Ainsi lorsque la presse évoque l'affaire DSK, évoque t-elle un membre éminent du PS ? Car s'il le fut, il ne l'est plus. Est-ce justifié de critiquer un parti qui, après tout, n'est pas concerné par sa présence à un anniversaire ?
D'où cette question innocente : à partir de quelle période ou de quelle action sommes-nous détacher de notre ancien système ? L'est-on jamais vraiment ?
Mais le diable se cache dans les détails. La critique sur le PS face à l'intégralité de l'« affaire DSK » porte moins aujourd'hui sur sa présence médiatique, que sur le silence troublant des instances dirigeantes sur ses agissements supposés. Si elles sont confirmées par la suite, François Hollande en tant qu'ex-Premier secrétaire, devra répondre, tout comme l'ensemble des bureaux politiques qui se sont succédés à ses côtés.
Nous le voyons, le positionnement politique se double des positionnements (et actions) personnel(le)s. Faire de la « science politique » sans une analyse stratégique n'a pas de sens. Un jeu d'acteur ne peut être compris seulement par des rapports d'idées. Les luttes d'influence, les incidents personnels comme les aspects financiers, ont – à mon sens et c'est la démonstration de l'Intelligence Politique – le premier plan.
D'ailleurs, la question de l'appartenance réelle, c'est-à-dire effective (ayant cotisé), n'est pas retenu : DSK a t-il toujours sa carte au PS ? La presse n'aborde pas la question.
Ce n'est pas toujours vrai : l'UMP est critiqué car l'adhésion de Christian Vanneste est toujours dans le flou.
Sur la question des finances, il y a de nombreuses choses à dire. Difficile de les résumer ici, notamment pour les « micro-partis », qui servent à financer les actions de communication et de soutien politique aux personnalités.
Le FN est un exemple frappant : le combat fut rude entre Jean-Marie Le Pen, décrié et en perte de vitesse après ses déclarations scandaleuses, et son dauphin naturel Bruno Mégret. La coercition fut une stratégie d'étouffement financier et de paralysie de tout l'appareil du parti.
Bruno Mégret fut le premier à pouvoir publiquement tenter la manœuvre de « dédiabolisation » du FN, qui sera reprise par la fille de Jean-Marie Le Pen, Marine Le Pen. La scission n'est alors pas seulement le jeune loup qui voit que la place qui penser devoir lui revenir – celle de la Présidence du FN et de la COTELEC, qui perçoit une partie des dons militants – lui échapper, c'est aussi une volonté de s'ouvrir vers la droite républicaine RPR pour passer des alliances et appliquer la « troisième voie lepeniste » (« la France aux Français »). Le FN arrive aux extrêmes limites de taille d'un parti contestataire : il lui faut faire ses preuves localement pour emmener un mouvement national.
Bien mal lui en a pris : son mouvement, Mouvement National Républicain, créé avec l'appui d'un grand nombre de cadres du FN et de militants, sera rapidement balayé et il ne mettra jamais la main sur les financements nécessaires à relancer des campagnes d'adhésion. Des ennuis judiciaires finiront la descente en enfer.
Comme l'Intelligence Économique peut avoir mauvaise presse car elle s'intéresse à des aspects peu ragoûtants des relations inter-entreprises, l'Intelligence Politique aborde (et c'est tout l'objet) des décisions politiques et des politiques dans le regard le plus cru des relations des personnels politiques.
Cockpits et cultures, tenter la sérialisation des structures
Alors qu'en retenir ? Qu'apporte cette article à la définition et la construction de l'Intelligence Politique ?
Un objectif déterminé et justifié : la sérialisation dans le domaine de l'Intelligence Politique et qui pourrait être reconnue comme suit : c'est connaître les déterminismes (que l'on pourrait déterminer comme les constantes) et les variables de l'ensemble des structures formelles et informelles qui composent l'environnement politique immédiat d'un parti politique donné, et sur lequel ce dernier a des relations politiques, financières, idéologiques ou stratégiques directes, même si elles sont peu perceptibles.
Le regroupement de ces constantes et de ces variables dans système ouvert (qui ne se limite aux relations déterminées par l'objet du parti et de son règlement), permet une qualification au-delà du système lui-même et des relations qu'entretiennent les agents entre eux.
L'idéal est de déterminer des constructions génériques de sphères d'influence et de coercition, applicable à des situations en dehors de tout contexte idéologique, faisant le lien entre système et acteurs du système ; permettant donc de déterminer à l'avance et de manière systématique comment cette organisation interagie avec son environnement.
Des moyens hérités d'autres disciplines, pour ne pas « réinventer la roue » : cette sérialisation n'est donc qu'une première étape. N'oublions pas que, lors de la définition de l'Intelligence Politique, j'ai déterminé un point de départ les fondements et préceptes de l'Intelligence Economique, dont le travail sur l'application des thèses du renseignement et de la manipulation militaire aux acteurs privés, donne un point de départ intéressant.
Un ouvrage « Cohérences et incohérences, 5 entreprises mises en pièces » de Jean-Marc Beignon (et préfacé par Bernard Besson), me semble parfaitement adapté pour débuter ce travail. JM Beignon tente de récapituler, avec plusieurs dimensions, quelques grands types d'entreprises privées.
Il en sort deux concepts : la culture (le liant, la gestion de l’organisation) et le cockpit (la direction, le sens de l’organisation ; mais aussi la manière dont l’exécutif voit son environnement). Il s’agit d’en tenter une transposition (audacieuse j’en conviens tout à fait), de ces conclusions à une organisation politique (le parti) qui, si elle reste « privée », garde un poids institutionnel (donc public), médiatique et une organisation bien à elle.
Pour se faire, il me semble qu’un schéma d’organisation se dégage, avec 4 étapes qui se bouclent :
- Observer largement (le parti visé, son environnement immédiat)
- Sérialiser les objets (en débutant par de grandes masses de personnes au sein du parti comme les courants de pensées),
- Déterminer les interactions et les intérêts (qui maintient cohérences ces masses entre elles),
- Observer précisément (les cohérences et les incohérences de chacun des groupes entre eux)
- Puis recommencer avec une observation large mais en partant d'une échelle moindre, comme les sous-groupes des courants de pensées...
… jusqu'à parvenir à l'individu.
Bien sûr, de grandes tendances se dessinent déjà : le bureau politique, les cadres « employés » du parti, les cadres « bénévoles » reconnus dans leur fonction (comme un responsable départemental ou un trésorier), des collaborateurs d'élus et les élus eux-même, des militants actifs.
Ce travail de recherche et de formalisation est nécessaire pour appuyer ensemble toutes les conclusions du travail d'Intelligence Politique. Mieux, il permet ensuite d'aborder sous une approche mathématique (hors sciences humaines donc), avec des statistiques précises de chacun des groupes ou des mouvements financiers. Cela déterminera tout le travail de recherche des forces et faiblesses d'un parti.
Quelques sources presses ayant servies à rédiger cet article :
- 01/06/1995 - Libération : Le FN et le RPR font liste commune à Courcouronnes. Cet accord, dans l'Essonne, vise à battre le maire PS.
- 26/07/2010 - Libération : Aux fonds, le FN est un parti comme les autres (rappelons au passage l'ancien mais toujours très actuel dossier spécial du Hors série du Canard Enchaîné sur JM Le Pen)
- 23/12/2010 - Marianne 2 (blog de JC Solvar) (article d'opinion) : Présidentielle de 2012 : Le Groupe Bolloré aux mannettes ?
- 18/01/2011 - L'Express : Stéphane Fouks, l'homme qui murmure à l'oreille de DSK
- 20/05/2011 - Le Monde Idées (article d'opinion) - Affaire DSK : l'inquiétant pouvoir des communicants
- 26/03/2012 - Le Monde Blog : Christian Vanneste « toujours membre de l’UMP »
- 29/04/2012 - Le Monde spécial élection présidentielle 2012 : Pataquès à l'anniversaire de Julien Dray : visite surprise de DSK
- 29/04/2012 - Le Monde spécial élection présidentielle 2012 : Pour le PS, DSK "n'a aucune raison de revenir dans la campagne"
- 01/05/2012 - Les Inrocks : Gérard Longuet lance un appel aux électeurs FN dans Minute
Sources diverses :
- Wikipédia - Alliances du Front National


